« Transformer les collectifs citoyens en véritables entreprises de territoire » – Échange avec Bérengère, en charge du programme OETC
En 2024, Énergie Partagée s'est lancé dans une nouvelle phase de son histoire en accompagnant directement le développement de structures citoyennes de production ou de distribution d'énergie, appelées OETC. Aujourd'hui, nous échangeons avec Bérengère, qui mène ce programme pour Énergie Partagée.
Bonjour Bérengère, peux-tu te présenter ?
Je m’appelle Bérengère Même, je suis Responsable expertise et coordination des réseaux régionaux chez Énergie Partagée. Je fais partie du pôle Animation Nationale qui facilite le développement de projets citoyens d’énergie renouvelable multi-acteurs, souvent en co-construction. Notre pôle a quatre missions principales : informer, outiller, rassembler et représenter.
Mon rôle à l’Animation Nationale est de coordonner les réseaux régionaux qui accompagnent localement des porteurs de projets citoyens. Notre fonctionnement en réseau nous permet de faire remonter des expertises d’usages et de les capitaliser. Cette approche collaborative et innovante est la clé de la production de communs qui font notre spécificité : on n’oppose pas les échelles, on les articule.
Je pilote un projet européen FSE+ appelé OETC, pour accompagner les structures de l’énergie citoyenne dans leur professionnalisation, leur consolidation, l’évolution de leur gouvernance et leur vision de long terme. C’est une nouvelle approche pour notre mouvement : soutenir les structures pour massifier notre impact plutôt que soutenir le développement des installations énergétiques.
Peux-tu nous présenter rapidement le programme OETC ?
En deux mots, le programme OETC est un accompagnement « haute couture » pour l’énergie citoyenne. On ne parle plus ici d’accompagner un groupe de citoyen⸱nes à monter un unique projet de panneaux solaires sur leur commune, mais de transformer des collectifs locaux en véritables entreprises du territoire.
L’idée derrière ce programme, c’est de les aider à devenir des opérateurs solides, qui puissent changer d’échelle ; se professionnaliser via le salariat, diversifier leurs activités en s’ouvrant à d’autres filières, et gérer durablement des communs énergétiques territoriaux.
Combien d’OETC sont accompagnés par ce programme aujourd’hui ?
À proprement parler, ce sont vingt-huit OETC qui sont à ce jour suivis par un⸱e accompagnateur⸱rice, avec un diagnostic complet, une feuille de route détaillée, et un planning dédié. On peut dire que ce sont nos « pépites », ceux les plus adaptés pour tester le modèle avant de déployer la méthode plus largement courant 2026. On les suit donc de très près, avec beaucoup d’espoirs sur les résultats.
Plus largement, c’est une cinquantaine de structures auxquelles on a proposé cet accompagnement, et que les animateur⸱rices suivent de manière régulière en utilisant des outils issus du programme OETC. Pour donner un ordre d’idée, dix-sept animateur et animatrices de huit régions sont aujourd’hui formé⸱es pour accompagner.
Quelles sont les caractéristiques de cet accompagnement ?
Nous avons structuré cet accompagnement en trois grands modules avec une boite à outils associée à chacun. L’idée, c’est de fournir les bonnes ressources au bon moment de la vie de l’opérateur.
Pour commencer, il y a la phase d’ « émergence ». Là, l’enjeu est de ne pas rater le coche. Dès le départ, on aide le collectif à repérer les opportunités sur son territoire, à lancer les premiers développements techniques et, surtout, à poser les bases d’une gouvernance partagée qui soit solide.
Ensuite, on passe à la « consolidation », c’est à dire le moment où l’on demande à l’opérateur de s’auto-évaluer pour prendre un peu de recul. On regarde ce qui coince dans la stratégie, le modèle économique ou la gouvernance, pour corriger le tir avant d’accélérer. C’est souvent là qu’on gère des sujets délicats, comme l’arrivée du premier ou de la première salarié⸱e, et la cohabitation avec les bénévoles.
Enfin, on termine en accompagnant le « changement d’échelle ». Pour cette étape, on s’adresse à des projets déjà matures qui veulent changer de dimension. Ça peut prendre plein de formes : muscler l’équipe salariée, diversifier les filières, passer du solaire à la chaleur par exemple ; ou encore mutualiser des moyens avec d’autres. L’objectif, c’est de les aider à devenir de vrais acteurs de poids sur leur territoire sans perdre leur impact social.
Pour mettre en pratique ces trois modules, un premier cercle d’une vingtaine d’accompagnateurs⸱rices a été formé et outillé en 2024 et 2025. L’idée est d’en former de nouveaux dès 2026.
En quoi cet accompagnement diffère-t-il de celui des 50 animateurs régionaux du réseau ?
Les animateurs régionaux et animatrices régionales font un super travail qui permet de lancer de nombreux nouveaux projets citoyens dans les territoires. L’accompagnement d’OETC est en quelque sorte l’étape supérieure. Les accompagnateurs⸱rices sont issu⸱es des réseaux régionaux, mais se concentrent cette fois sur la structure entrepreneuriale, c’est-à-dire le modèle économique global, les ressources humaines, et la gouvernance.
Dans le cas d’OETC, ce programme vient compléter leurs actions avec un accompagnement stratégique plutôt que technique ; presque du coaching de dirigeant⸱es. On ne regarde pas uniquement si le projet est viable, mais on regarde si la structure est assez solide pour accueillir des salarié⸱es, diversifier ses activités, et être encore là dans 20 ans. Les accompagnateurs⸱rices font vraiment un travail de structuration d’entreprise, spécifique aux coopératives d’énergie citoyenne.
Deux experts du mouvement soutiennent ces accompagnateurs, qui sont-ils ?
Pour mener à bien ce programme, on a la chance de s’appuyer sur deux piliers qui connaissent vraiment le terrain par cœur : Coopawatt et Cosmos Énergies. Ils travaillent main dans la main avec Énergie Partagée pour apporter tout leur savoir-faire, que ce soit sur l’ingénierie technique ou sur l’aspect social des projets.
D’un côté on a Coopawatt, qui est une association créée en 2016, et qui depuis des années fait émerger et grandir des coopératives citoyennes, surtout sur l’électrique, avec un ancrage très fort en Auvergne-Rhône-Alpes et en Bourgogne-Franche-Comté.
De l’autre, il y a Cosmos Énergies, un bureau d’études coopératif spécialisé dans les systèmes de production d’énergies renouvelables, qui est né de la solide expérience de la SCIC ERE43. Leur principale force est d’aider les opérateurs à passer un cap, que ce soit pour se lancer ou pour changer d’échelle. Ils nous apportent aussi une expertise précieuse sur le thermique, car ils savent comment créer des réseaux de chaleur citoyens en milieu rural, comment structurer des filières bois-énergie locales et gérer des projets de A à Z. C’est vraiment cette complémentarité qui fait notre force !
Quel est la typologie des OETC accompagnés ?
Sur les 27 structures accompagnées aujourd’hui, 18 sont des opérateurs électriques, 8 des opérateurs chaleurs, et 1 opérateur est multi-filières. Il s’agit de coopératives électriques, ou d’entreprises locales de la filière chaleur renouvelable. Ces structures ont différents niveaux de maturité, il y en a aussi bien qui sont naissantes, qu’en phase de consolidation.
Les points communs que partagent toutes les structures matures ou en voie de le devenir, sont de posséder une gouvernance partagée – entre citoyen⸱nes, collectivités et acteurs locaux -, de viser une lucrativité limitée, d’être caractérisées par un ancrage local, et de viser le label Énergie Partagée pour toutes leurs installations.
Quels sont les grands enjeux des OETC dans les années à venir ?
Le premier c’est clairement le changement d’échelle. Il est nécessaire de produire beaucoup plus d’énergie renouvelable pour peser dans la transition.
Ensuite, il y a le défi de la professionnalisation, pour passer du 100 % bénévolat à une équipe salariée ; c’est un saut périlleux pour la gouvernance. Parfois, ce n’est pas non plus la bonne solution de salarier en interne, le salariat n’est pas une fin en soi pour un opérateur, ça dépend des cas, du territoire et c’est pour cela qu’on part de diagnostics personnalisés.
Pour terminer, il y a l’enjeu du financement de leur propre croissance. L’objectif est que ces structures deviennent assez fortes pour ne plus dépendre des subventions, et qu’elles puissent essaimer leur modèle partout en France !
Un mot de la fin ?
Si on devait résumer l’intérêt du programme, c’est vraiment de faire basculer ces collectifs d’une simple logique de projet, où l’on est très axé sur le militantisme et le montage technique, vers une véritable démarche entrepreneuriale. L’objectif, c’est de consolider leur modèle économique et leur gestion des ressources humaines pour que ces initiatives ne soient plus fragiles, mais pérennes et avec un impact maximal.
Mais OETC c’est aussi un laboratoire pour nous. On partage et on développe nos savoir-faire entre accompagnateurs⸱rices et animateurs⸱rices du mouvement. On apprend ensemble à mieux épauler ces structures selon cette nouvelle approche.
Ce qui est passionnant, c’est qu’on a une vision transversale, donc on ne reste pas bloqué dans son silo « électricité » ou « chaleur » ; au contraire, on tire parti de cette diversité pour enrichir les modèles.
L’ambition maintenant, c’est d’entrer dans l’aménagement du territoire. On veut des structures qui pilotent la transition de A à Z, tout en maximisant les retombées économiques et sociales pour les habitant⸱es. Ce programme, c’est le coup d’accélérateur qui permet aux coopératives de vraiment prendre cette place d’acteur incontournable chez elles !
